Chapitre 4

Le corps d’Arekh racla contre la pierre, son dos heurta le mur et il entendit un juron féminin étouffé sous lui. Ses mains saisirent un échelon, glissèrent, il attrapa le suivant, frappant sans le vouloir quelque chose  – quelqu’un  – en dessous. Il reprit un semblant d’équilibre et commença à descendre. Par miracle, Marikani, si c’était elle qu’il avait involontairement heurtée, prenait assez d’avance pour ne pas le ralentir.

Ou peut-être n’était-ce pas un miracle, mais le fait qu’il était lent. Lent parce que son épaule était de plus en plus douloureuse, que sa tête tournait, qu’il perdait beaucoup de sang.

Arekh se concentra sur les échelons, descendant, un pied après l’autre, aussi vite que le lui permettaient ses poignets et ses bras douloureux.

La descente parut interminable. Il entendait les respirations saccadées au-dessous de lui, celles, calmes mais épuisées, des deux femmes, la troisième rauque et hachée de Mîn. Au-dessus, autour du puits, les aboiements étaient assourdissants. Les conducteurs de meute devaient être arrivés ; ils regardaient sans doute à l’intérieur. Arekh ne leva pas la tête. Il ne voulait pas savoir. Si les envoyés de l’émir avaient des arbalètes ou des arcs, ils étaient perdus. Quel avantage cela lui aurait-il donné de voir sa mort arriver ?

Quelque chose siffla près de lui. Puis il entendit des voix, masculines, qui se disputaient. Il ne saisit pas le sens de leurs paroles, pas avec les aboiements et son sang battant dans les oreilles.

Les voix… Dans son esprit embrumé, quelque chose s’éveilla, une sensation, une remarque qui s’inscrivit dans son esprit sans qu’il soit même conscient de son contenu.

Puis il oublia tout, sauf la douleur et la fatigue.

La descente était interminable. Un échelon, un autre. Allait-il tenir ?

Une voix féminine lui cria quelque chose, qu’il ne comprit pas, et quelque chose d’énorme rebondit sur les parois du puits avec un bruit assourdissant, le manquant de peu. Un rocher, réalisa-t-il. Il essayent de nous faire tomber. Il imagina une pierre l’atteindre, il se vit lâcher l’échelon, tomber sans fin dans les ténèbres, et soudain son pied toucha le sol, il trébucha presque sur la terre mouillée et une main de femme le tira dans le tunnel, à l’abri.

Il demeurèrent là, tous les quatre, collés contre la paroi du passage, tout près de l’arrivée. Arekh n’avait pas la force de bouger, il resta appuyé sur le mur près duquel l’avait tiré Marikani, reprenant son souffle, et pendant un court instant son visage fut très près de celui de la jeune femme.

Dehors, les aboiements des chiens paraissaient très lointains. Le vent devait s’être levé, un sourd sifflement résonnait tandis que des bourrasques grondaient dans le puits.

— Ils ne peuvent rien nous faire, maintenant ? demanda Mîn d’une voix tremblante. Les chiens ne peuvent pas descendre, hein ?

Un long aboiement suraigu résonna. Liénor poussa un cri et Arekh sursauta quand quelque chose de lourd et de mou s’écrasa en bas du puits avec un gémissement déchirant. Un chien. Marikani avança d’un pas pour regarder, ébahie, la forme de la bête  – morte, bien entendu. La chute aurait tué n’importe qui.

— Mais qu’est-ce qu’ils font, murmura Liénor, ils nous les lancent ?

Le chien était peut-être tombé par accident. À moins que Liénor n’ait raison et que les conducteurs l’aient lancé pour voir si les animaux survivraient à la chute.

Ce qui n’était pas le cas.

— Tu as la réponse à ta question, Mîn, souffla Arekh.

Ils s’éloignèrent d’une dizaine de mètres dans le tunnel avant de s’asseoir et de réfléchir. Il aurait été plus sage de s’éloigner, mais ils étaient épuisés. Et comme ça ils entendraient si les deux hommes se décidaient à les poursuivre.

Arekh en doutait. Les conducteurs étaient invincibles avec leur meute… Sans elle, ce n’étaient que des hommes et ils n’avaient pas envie de prendre un mauvais coup.

À moins, bien sûr, qu’il s’agisse d’assassins confirmés.

— Ils vont peut-être descendre les chiens avec des cordes, reprit Mîn.

Arekh secoua la tête.

— S’ils en ont. Pourquoi en auraient-ils apporté ?

— Ils peuvent toujours en acheter aux nomades.

Un court silence s’abattit sur le groupe.

— De toute manière, nous ne pouvons nous éterniser, dit Marikani. Il faut partir d’ici le plus vite possible… (Ses cheveux en sueur étaient plaqués sur son visage et elle avait du sang sur la joue droite.) Mais nous n’irons pas loin dans cet état.

Elle sortit du pain et des fruits secs du sac de provisions qu’elle avait acheté aux nomades, puis fit passer une gourde à la ronde. Arekh but, puis regarda autour de lui. Le puits donnait dans un long tunnel, aux parois lisses creusées à même la pierre, qui partait dans deux directions opposées. L’une d’elles devait conduire au puits des nomades. L’autre devait suivre la ligne des cimes vers le sud.

Liénor dégagea l’épaule de Mîn et lava maladroitement sa blessure avec l’eau de la gourde, puis fit un pansement sommaire avec un bandeau de laine.

En haut, les aboiements s’étaient calmés.

— Vers le sud, dit Marikani qui avait suivi le regard d’Arekh.

Le tunnel était assez large pour qu’ils avancent à deux de front. Une longue veine de pierre blanche et brillante courait sur la gauche, éclairant le passage d’une lueur maladive. Mîn passa sa main dessus avec admiration, mais en vérité, la roche, très impure, n’avait pas grande valeur.

Une heure passa. La tête d’Arekh tournait parfois. Il s’attendait à ce que Marikani ou Liénor lui demandent pourquoi il était revenu, mais il n’en fut rien.

Ils s’arrêtèrent un peu avant le second puits, et Arekh partit en éclaireur.

Rien. Là haut se trouvait seulement un petit rond de ciel nocturne. Il commençait à neiger, et quelques flocons dansèrent lentement au-dessus de lui avant d’atteindre le sol.

Aucune trace des chiens, ou des piqueurs. Pas un cri, pas un aboiement.

Loin d’être rassuré, Arekh sentit un affreux pressentiment l’envahir.

Ils n’allaient pas abandonner la poursuite comme ça, pas si simplement, pas si près du but. Il se tramait quelque chose… Peut-être Mîn avait-il raison, peut-être étaient-ils partis acheter des cordes aux nomades.

Ils se remirent à marcher. Arekh se retrouva en tête, au côté de Marikani, et lui expliqua ses craintes.

— Je me sens tellement impuissante, répondit-elle seulement. Je n’ai jamais appris à me battre… à part quelques notions de lutte rituelle, en l’honneur d’Arrethas. Qui est plus une danse qu’un art de guerre.

Arekh la regarda, étonné. Elle avait pris la parole très naturellement, comme si elle se confiait à un ami de longue date, et non à un dangereux galérien qui leur avait annoncé moins de deux jours auparavant qu’il les abandonnait à leur sort.

Il secoua la tête  – mais même ce mouvement était souffrance.

— Ce n’est pas votre métier. Vous avez d’autres talents… Une aptitude à combattre n’est pas ce que votre peuple attend de vous. Il veut que vous négociiez les traités commerciaux, que vous en imposiez aux pays voisins, que vous sachiez réagir vite en cas d’inondation.

— Je sais. (Marikani eut un petit rire.) Savez-vous l’idée qui m’a traversé l’esprit quand nous avons passé le col ? Quand nous avons découvert l’autre versant des montagnes ?

Arekh lui jeta un regard interrogateur et Marikani enchaîna.

— J’ai pensé aux caravanes de soie et de lin que nous faisons passer par la route du sud. Les Cités Libres nous font payer un lourd impôt pour traverser leurs frontières… et c’est encore pire aux écluses. Si la route du col était praticable pour les charrettes, il serait peut-être plus intéressant de passer par les Monts. Le détour est immense  – au moins trois semaines de voyage  – mais si nos négociants économisent les droits de passage…

— Il n’y a pas de route dans la forêt, de l’autre côté, dit Arekh, les sourcils froncés. Et je doute que l’émir vous laisse en construire une. Ce serait une violation du traité de la neutralité des Territoires d’Entre-deux…

— En effet, Arekh Enh Aliz, dit Marikani en s’inclinant. Mais voyez-vous, je courais dans la neige avec une meute de chiens à mes trousses. Je n’ai pas considéré avec le calme nécessaire tous les aspects de la question, et le traité de neutralité des Territoires d’Entre-deux ne m’est pas venu à l’esprit. Je voulais simplement… eh bien, vous prouver que les pensées ne suivent pas toujours un cours logique, même dans les circonstances les plus difficiles.

« Enh Aliz » était le titre honorifique des Conseillers de l’émir, réputés pour leur finesse et leur sens politique aigu. Il ne faisait pas bon négocier avec eux et Arekh le savait, comme tous ceux qui avaient touché de près ou de loin à la diplomatie.

Un vague de fatigue le prit soudain et il s’appuya contre le mur, sentant sa tête tourner. Il faisait moins froid dans le tunnel, mais la perte de sang commençait à se faire sentir.

— Ça va ? demanda Marikani.

Derrière eux, Mîn était très pâle. Liénor le soutenait de son mieux.

— Ça va, dit Arekh.

La plaisanterie avait aussi une autre signification. En l’utilisant, Marikani montrait qu’elle avait remarqué les connaissances politiques d’Arekh… sans lui poser de questions.

Il chercha une réponse sarcastique… et s’interrompit en voyant un passage s’ouvrir sur la gauche. Il s’arrêta tandis que Liénor tâtait les poutres qui en soutenaient l’entrée.

— Yashi, dit-elle en utilisant un juron commun du sud. Je croyais qu’il n’y avait qu’une route, suivant les crêtes. Ça ne va pas simplifier les choses.

— D’après les nomades, c’est une ancienne mine, expliqua Arekh. Il est logique qu’il y ait plusieurs passages.

Marikani regarda à l’intérieur. Le filon de pierre blanche s’épuisait et l’obscurité était totale.

— Il nous faudra improviser une torche si nous voulons aller là-dedans. (Elle hésita.) Le choix est simple, chuchota-t-elle, comme si le son même de sa voix lui faisait peur. Si nous restons dans le tunnel principal, à suivre les puits, nous ne risquons pas de nous perdre… et une sortie est toujours possible. Mais… notre piste sera facile à suivre…

D’instinct, les membres du groupe firent silence, comme s’ils essayaient d’entendre d’éventuels poursuivants  – des ordres, des aboiements, des respirations de bêtes haletantes.

Rien. Il n’y avait rien. Le silence était total, même le sifflement du vent était inaudible.

— Par ici… eh bien, c’est l’inconnu.

— Comme vous dites, le choix est simple, dit Arekh. Si vous pensez que nous risquons d’être poursuivis, entrons dans la mine. Si vous pensez que vos ennemis vont en rester là, continuons tout droit.

Une nouvelle fois, ils écoutèrent le silence, qui semblait prendre consistance autour d’eux.

Arekh sentit un nouvel élancement lui traverser l’épaule. Il aurait dû laver sa blessure, lui aussi. Pourtant, les dieux seuls savaient pourquoi, il répugnait à montrer une quelconque faiblesse.

Marikani fit un pas vers l’entrée de la mine.

Ils la suivirent.

Ils dormirent une fois, d’un sommeil lourd et sans rêves, sans même prendre de tour de garde. Ils avaient marché des heures, à la lueur d’une torche improvisée qui n’offrait qu’une maigre flamme. Le passage avait vite atteint une salle illuminée par de nombreux filons, tous de pauvre qualité, et ils avaient constaté avec un mélange de crainte et de soulagement que la mine était immense. Rien que de cette première salle partaient quatre tunnels ; deux revenaient dans la direction du campement des nomades et un autre, plus petit, plongeait presque à pic dans le roc. Un autre repartait vers le sud… du moins le pensaient-ils, car le sens de l’orientation d’Arekh était mis à rude épreuve. À la salle suivante ils prirent un passage qui partait vers la gauche, montant légèrement. Quand ils arrivèrent à un escalier les menant à une série d’immenses cavernes, apparemment naturelles, il avait perdu depuis longtemps toute idée de leur direction.

Quelques heures plus tard, alors qu’ils avançaient dans un passage plus large ils avaient entendu un rire étrange et maléfique, rebondissant entre les parois. Le cœur d’Arekh avait bondi dans sa poitrine et Mîn avait poussé un cri. Les deux femmes étaient devenues très pâles. Il était impossible, en de telles circonstances, de ne pas penser aux spectres des Abysses, les créatures dévoreuses d’âmes des territoires de l’ouest, qui entraient dans les villages frontaliers et se jetaient sur les femmes et les enfants dans l’obscurité, ne laissant derrière eux que des corps mâchés et ensanglantés. Le passage seul des créatures maudissait les autres habitants du lieu, leur causant de hideuses difformités physiques ou mentales. Et il ne s’agissait pas d’une légende… Arekh en avait vu exposés sur les marchés, dans des cages… des enfants dont les mères avaient été effleurés par les spectres, de pauvres êtres sans doigts, sans bras, aux visages inhumains. La plupart périssaient à la naissance, d’autres passaient les tristes années qui leur restaient à vivre à balbutier des mots incompréhensibles.

Grâce à la lutte constante des prêtres et des magiciens, l’avancée des spectres était contenue. Seuls les villages de certaines régions proches de l’ancienne catastrophe étaient touchés par leur sinistre influence. Dans le reste des Royaumes, la vie continuait, et la plupart des habitants oubliaient le terrible danger qui menaçait l’existence même de leur monde.

Les spectres, eux, n’oubliaient pas.

Les Monts de Cendre étaient loin, très loin des frontières ouest ; très loin de la terre aujourd’hui maudite détruite par la chute du dieu qu’on ne nomme pas. Les créatures ne s’aventuraient pas jusque-là, se répéta Arekh. Les spectres ne pouvaient passer les barrières établies par les rituels de protection qui protégeaient la surface des Royaumes…

Mais ils n’étaient plus à la surface, et le rire qui avait retenti une nouvelle fois ne pouvait qu’être né de la bouche hideuse d’un monstre démoniaque…

Il provenait en réalité d’une jeune Berebeï qui se livrait à des activités… intéressantes avec un autre membre de sa tribu, découvrirent-ils en arrivant dans une nouvelle caverne. Le son, déformé et amplifié par les échos, avait pris des accents inhumains mais il ne s’agissait en vérité que d’un rire, et les deux coupables, honteux et amusés, s’enfuirent dans les couloirs tandis que résonnait encore le rire de l’adolescente.

Deux nomades, sans doute de la tribu dont ils avaient été chassés. Les deux amoureux avaient-ils marché des heures avant de trouver un nid pour leurs ébats ? Peut-être… Il y avait, hélas, une autre possibilité : c’est qu’ils aient tant tourné qu’ils soient revenus sur leurs pas.

Puis la crainte du danger s’était évanouie. La fatigue était trop forte pour qu’ils puissent réfléchir. Ils avaient marché jusqu’à une autre caverne où coulait une petite cascade. Là, dissimulés derrière de gros piliers naturels, ils étaient tombés dans un sommeil sans rêves.

Le réveil fut agréable. Le bruit de la cascade avait bercé Arekh et quand il leva les paupières, ce fut pour voir Marikani et Liénor en train de se laver. Il faisait trop froid pour retirer leurs vêtements, aussi dénudaient-elles une jambe après l’autre, un bras après l’autre, pour se frotter avec un tissu humide.

Arekh lava enfin sa blessure. Il avait mal, mais la souffrance était loin d’être insoutenable. Sa grande crainte était bien sûr l’infection. Les écorces de lin n’auraient servi à rien, mais il était possible de combattre de nombreuses maladies avec du mahhm, une décoction d’écorce qui donnait un jus amer et brun, souverain contre la plupart des maux. Le produit était assez commun, l’arbre poussant librement dans les plaines au sud du Joar. On trouvait du mahhm dans la plupart des villes, mais ils n’étaient pas dans une ville et le produit ne faisait pas partie de leurs bagages.

Peut-être les Berebeïs en avaient-ils. Peut-être auraient-ils accepté d’en vendre. Hélas, ils n’y avaient pas pensé.

Marikani s’approcha, ses longs cheveux mouillés sur ses épaules, le sac de provisions à la main, souriante. Elle était superbe, et Arekh sentit une nouvelle vague d’agressivité l’envahir.

— Vous vous montrez parfois d’une incroyable stupidité, dit-il brusquement. Laisser passer les autres avant vous dans le puits… comme plonger pour sauver des galériens. La vie broie les naïfs, vous savez ?

La jeune femme le regarda, surprise.

— Eh bien, vous avez de drôles de sujets de conversation le matin.

— Je dis ce que je pense quand ça me prend.

— Continuez. Je m’en voudrais de réfréner vos élans.

— Pourquoi n’êtes-vous pas passée la première ? Si une autre personne que vous décidait de sacrifier sa vie, grand bien lui fasse… ce serait son affaire. Mais comme je le disais la dernière fois : votre responsabilité est envers votre royaume. Pas envers ceux qui vous suivent.

— Pour une fois, vous manquez de sens stratégique, nde Arekh, dit Marikani en s’asseyant et en lui passant une galette. Nous sommes à la merci de la loyauté de ceux qui nous servent. Et une des principales manières d’assurer cette loyauté est de nous montrer loyaux à notre tour. Nombreux sont les serviteurs qui poignardent leur maître… comme vous le savez sûrement. Qui empêche Liénor de me dénoncer à l’émir pour toucher une substantielle prime ? L’amitié, et l’amitié n’est pas à un seul sens. Croyez-vous qu’elle risquerait sa vie pour moi si elle me pensait capable de l’abandonner au premier danger ?

Arekh réfléchit. Marikani marquait un point.

— Mais les galériens qui se noyaient n’étaient pas vos fidèles.

— Je vous l’ai déjà dit, c’était une impulsion. Déraisonnable, peut-être… mais je n’ai pas eu à la regretter pour l’instant. Un acte gratuit en appelle souvent un autre de la part de celui qui le reçoit.

— Vous vous trompez.

— Vous êtes là.

Le silence tomba entre eux. Arekh sentit une ombre de colère passer en lui, sans véritable raison. Il la ravala et tenta de répondre avec sincérité.

— J’ignore pourquoi. Mais vous feriez une grave erreur en considérant mon cas comme une règle. Si vous continuez dans cette voie, vous ferez long feu.

— Nous verrons.

Vous ne verrez rien du tout, parce que vous serez morte, eut-il envie de dire, mais une fois encore il ravala ses paroles.

— Nous avons un problème, dit-il simplement. L’orientation. Marikani acquiesça.

— Je pense que nous suivons plus ou moins les cimes. (Elle désigna le passage par lequel s’était enfui le couple d’amoureux.) Ils ont filé droit dans la direction opposée. Si on suppose qu’ils sont partis rejoindre leur groupe…

Arekh soupira. Il ne pouvait qu’espérer qu’elle avait raison. À la surface, ils auraient pu s’orienter grâce aux étoiles, aux lunes, à la mousse sur les arbres. Il y avait du lichen ici, mais aucune raison pour qu’il pousse dans une direction plutôt que dans une autre.

— Il fait étrangement bon, ajouta Marikani. Vous avez remarqué ?

Non, Arekh n’avait pas remarqué… mais c’était vrai. Même s’ils étaient protégés du vent, il aurait dû faire glacial entre les roches. Ce n’était pourtant pas le cas, et il n’en voyait pas la raison. L’eau était glaciale : pas de source chaude. Et il n’y avait aucune activité volcanique connue dans la région.

Que des pins, de la neige, des rochers et du vent.

Et des chiens.

Il se tendit et écouta, concentré sur le moindre bruit. Rien. L’eau de la cascade, le froissement des vêtements de Liénor qui en profitait pour faire une lessive sommaire, la respiration rauque de Mîn, qui dormait toujours. Il gémit et se tourna dans son sommeil.

Non, décidément, il n’y avait rien. Mais Arekh avait appris à faire confiance à ses prémonitions.

— Nous devrions repartir, dit-il simplement.

Marikani hocha la tête et partit réveiller Mîn.

L’adolescent était brûlant de fièvre et la marche en fut ralentie. Liénor le soutenait, alors que Marikani marchait à côté d’Arekh. Un nouvel ordre des choses, qui datait de leur arrivée dans les tunnels… Dans la forêt, les deux femmes ne se quittaient pas, suivant à deux pas derrière Arekh et Mîn. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre.

Plus maintenant.

Arekh se demanda ce qui avait initié le changement. Voulait-elle garder un œil sur lui ? Pouvoir plus facilement discuter les décisions ? Agissait-elle de manière à bien montrer que l’autorité était partagée ? Il l’ignorait, et ne savait trop si la situation lui plaisait ou non. Parfois, la seule présence de la jeune femme l’irritait.

— Vous m’avez dit qu’Harabec ne souffrirait pas de votre mort, déclara-t-il à brûle-pourpoint alors qu’ils montaient une volée de marches grossièrement taillées. Cela me paraît être encore une manière naïve de considérer les choses. La mort d’un souverain est toujours considérée comme un mauvais présage par le peuple, surtout si ce souverain a été tué en territoire ennemi. Bien sûr, votre héritier prendrait votre place, mais ce serait quand même pour l’émir une importante victoire symbolique…

Marikani le regarda, un sourire aux lèvres et une lueur d’incrédulité dans les yeux.

— Par les Abysses, pourquoi voulez-vous absolument vous acharner à parler politique ? (Elle fit un geste et désigna les cavernes autour d’elle.) Réalisez-vous où nous sommes ? Ce que nous découvrons aujourd’hui ? Des lieues et des lieues d’un labyrinthe de roc vieux de plusieurs milliers d’années. Cet endroit nous dépasse, Arekh. Il dépasse vos problèmes, mes problèmes, ceux d’Harabec ou de l’émirat. Imaginez-vous combien d’ouvriers ont dû travailler dans ces murs ? Pendant combien de temps ? Dans quel but ?

— Les filons de pierre blanche. Ne cherchez pas plus loin, aya Marikani. La cupidité humaine était à l’œuvre il y a des millénaires comme elle l’est aujourd’hui. Des milliers d’esclaves sont morts en creusant des boyaux aveugles dans le rocher pour ramasser quelques kilos de pierre qui brille. Il y a de quoi s’émerveiller, en effet.

— Des esclaves ? Il n’y avait pas d’esclavage sous l’Ancien Empire.

— Le Peuple turquoise n’était peut-être pas arrivé, mais qui vous dit qu’il n’y avait pas d’esclaves ? Des captifs, des prisonniers… Des êtres à l’âme libre réduits au plus bas niveau. Peut-être leurs prières ont-elles été entendues. Peut-être est-ce en écoutant leurs supplications que les dieux ont décidé de livrer les maudits entre nos mains. Pour qu’aucun d’entre nous n’ait plus à subir un tel sort.

Après la découverte de la Rune de la Captivité et le Concile qui avait fait des membres du Peuple turquoise des esclaves de droit divin, un édit avait été pris, interdisant aux hommes libres de réduire d’autres hommes libres en esclavage. Cet état était réservé aux maudits dont la marque d’infamie décorait l’omoplate.

— Vous avez été enchaîné à une galère, dit Marikani d’un ton glacial. Derrière eux, Liénor, qui parlait à Mîn, s’était soudain interrompue. Elle les écoutait, Arekh en était persuadé.

— Ce n’était pas de l’esclavage. Ne pensez-vous pas que j’avais mérité mon sort ?

— Je ne pense rien, dit simplement Marikani. Je juge les gens sur leurs actions présentes.

— Encore une erreur. Le passé révèle la nature et la nature permet d’anticiper les actions.

— Ce n’est pas parce que…

Elle s’interrompit quand Arekh leva la main pour la réduire au silence. Il avaient passé de nombreux tunnels sur leur droite, les ignorant pour continuer dans ce qu’ils espéraient être la bonne direction. Mais là, dans le dernier, Arekh avait cru voir briller quelque chose…

Et il avait entendu… Il écouta de nouveau, le cœur serré. Un aboiement, c’était ce qu’il craignait, bien sûr. Un seul aboiement et leur destin serait fixé. Le labyrinthe de pierre pouvait ralentir des humains, pas des chiens. La poursuite durerait des heures, des jours, mais la meute les rattraperait…

Non. Rien encore. Pas d’aboiement, pas de cris, pas de vent ni de rires étouffés.

Seulement un bruit d’eau… peut-être une autre cascade ?

— Attendez là, dit-il en prenant son épée.

Marikani fit un geste, comme pour l’accompagner, puis s’interrompit, sans doute pour éviter une discussion inutile.

Arekh s’engagea avec précautions dans le passage.

Quand il revint, dix minutes plus tard, il avait une étrange lueur dans le regard. Marikani et Liénor l’observèrent toutes deux avec étonnement.

— Vous appréciez ces foutus tunnels, aya Marikani ? demanda-t-il. (Elle le regarda sans répondre.) J’ai un présent à vous faire.

Il se baissa pour repartir et le groupe le suivit sans un mot.

Arekh avait vu quelque chose briller, et quelque chose brillait en effet. Le soleil sur une feuille, agitée par une légère brise.

En s’engageant dans ce passage, ils avaient traversé une frontière protégeant un autre monde.

Oui, un autre monde, ou au moins une autre civilisation. Et la frontière était marquée de manière très nette par une bande de pierre noire au milieu du passage. Le tunnel s’élargissait ensuite brusquement pour donner sur une arche décorée d’une tête de lion sculptée, aux traits féroces et nobles presque parfaitement conservés.

Derrière l’arche se trouvait la caverne.

Une caverne immense, dont le plafond se trouvait si haut qu’il écrasait les tunnels, pourtant de taille honorable, qu’ils avaient jusque-là empruntés. Après des heures à s’éclairer à la lueur incertaine des torches et des filons luminescents, la clarté les éblouit un instant : une clarté naturelle, descendant tout droit d’un immense puits de lumière dans le roc, ouvrant droit sur le ciel. Un ciel d’un bleu net et franc ; la lueur de midi ou du début d’après-midi.

D’immenses plantes grimpantes aux larges feuilles bleutées s’accrochaient aux rochers, dégoulinaient sur les hautes colonnes grises et lisses du temple, si c’était un temple, au centre de la caverne. Autour se trouvaient d’immenses bancs de pierre… des tables ? Des autels ? Les murs étaient creusés de petites habitations troglodytiques, des trous dans la roche pouvant abriter deux personnes, percés d’une seule ouverture. Les habitations étaient construites les unes au-dessus des autres, montant haut sur la paroi, comme une immense ruche souterraine.

Mais le plus impressionnant étaient les bas-reliefs et les statues. Car à l’exception des colonnes à la lisse simplicité, chaque mètre carré de pierre grise était sculpté de têtes d’animaux et d’humains entrelacés : des lions et des tigres, des animaux étranges aux visages torturés ou heureux, et d’autres encore, des visages d’hommes, de femmes et d’enfants passant par toutes les expressions de l’humanité, du bonheur à la mélancolie, du désespoir à la béatitude, des bouches criant et des bouches hurlant, souriantes, sérieuses, et tout cela se mélangeait dans une alliance exaltante de gueules et de lèvres, de nez, de museaux, de cornes, de joues, de cheveux, d’écailles et de peau, de naseaux, de fronts, de mentons, de cuir… grise comme la pierre et pourtant débordant de vie. Marikani et Liénor avancèrent lentement. Au-dessus de leur tête, la caverne sculptée prenait des allures de coupole. Les expressions des bas-reliefs, la lumière du jour, les plantes aux larges feuilles et les petites maisons donnaient à l’endroit une véritable vie… Et pourtant chaque pierre, chaque colonne usée par le temps, tout criait qu’il s’agissait là d’un endroit ancien, très ancien. Les regards des bêtes les traversaient sans les voir, comme si leurs yeux ne pouvaient se fixer que sur un passé depuis très longtemps oublié.

Oui, c’était un endroit d’oubli. Un endroit où le temps ralentissait, et ils restèrent pendant une éternité sans parler, à marcher sous les sculptures, ou à laisser l’atmosphère du lieu les imprégner, en silence.

Peu à peu, au-dessus du trou, le temps se couvrit. Une fine pluie de neige commença à tomber, fondant sur le sol de la caverne puis se rassemblant dans de petites rigoles prévues à cet effet avant d’aller couler dans un couloir où elle se perdait ensuite dans une faille naturelle.

— Incroyable, dit enfin Marikani un peu plus tard, alors qu’ils s’étaient installés sur un des grands autels en pierre pour partager un repas. Les bas-reliefs, en particulier. Ils n’ont rien à voir avec l’architecture émirique…

Liénor fit un geste.

— La pierre n’est pas la même non plus, ni le style. Et les historiens n’ont découvert aucune statue figurative dans les ruines de l’Empire.

Arekh les écouta discuter d’architecture et d’art en partageant le pain et la viande séchée. Mîn se taisait, il n’avait rien à apporter à la conversation et paraissait souffrir. Il était pâle et mangea à peine.

Sans se concerter, ils s’installèrent pour dormir. Même Arekh se sentait apaisé, protégé. Ce n’était peut-être pas une impression… qui sait ? S’il s’agissait d’un temple à un dieu oublié, peut-être le souvenir de ce dieu les protégeait-il encore ?

La nuit tomba, le soleil couchant au-dessus de leur tête faisant trembler des lueurs dorées et violines, réveillant dans les bas-reliefs de nouvelles expressions. Arekh s’allongea sur un autel, laissant son regard errer sur les vestiges muets d’une civilisation perdue. « Muets » n’était d’ailleurs pas le terme, car les visages criaient et chantaient ; ils chantèrent encore dans son sommeil et le portèrent jusqu’aux premiers rayons du matin.

— Mîn ne va pas bien, expliqua Liénor, penchée sur l’adolescent.

Le garçon brûlait de fièvre et tremblait. Sa blessure était purulente et il répondit à peine aux questions posées.

Il ne survivra pas longtemps, pensa Arekh. Il ne ressentait rien. Pourtant, il avait plongé pour sauver cet enfant, il avait coupé les cordes de sa propre main.

Il serait mort plus vite noyé, et avec moins de souffrance. Marikani avait fait une folie, sa folie avait touché Arekh aussi et il en recueillait aujourd’hui les fruits pourris, pourris comme l’épaule de l’enfant.

— Il n’est pas encore mort, dit Marikani d’une voix sèche quand Arekh lui fit part, sans grande diplomatie, de ses réflexions.

— Il le sera bientôt. Nous ne pouvons pas soigner l’infection.

— C’est ce que vous voulez, c’est ça ? cracha-t-elle soudain. Vous désirez qu’il meure, en souffrant le plus possible, simplement pour prouver votre conception tordue de l’existence ?

Arekh en resta bouche bée… entre autres parce que Marikani n’avait pas tout à fait tort. Il souhaitait que l’adolescent survive, bien sûr, il n’avait aucune raison de lui vouloir du mal, mais il avait pris un sombre plaisir à imaginer le résultat de sa mort sur les convictions irritantes de la jeune femme.

Il garda le silence pendant quelques secondes qui suffirent à prouver à Marikani qu’elle avait marqué un point. Elle se détourna avec rage et s’approcha de Mîn, qui lui attrapa le bras.

— Les prêtres peuvent guérir, dit-il d’une voix rauque. Vous… Arekh a dit que vous étiez sorcière. La lignée des rois-sorciers… Vous pouvez calmer la fièvre…

La voix de Marikani se brisa quand elle répondit.

— Ce n’est pas pareil… Je ne suis pas prêtre, Mîn. Ma vie est liée à celle de mon royaume, et ma puissance à son destin parce que… C’est compliqué. Mais les rituels que je fais n’ont rien à voir avec…

La main de l’adolescent lui serra le bras.

— C’est de la magie ! Vous pouvez essayer ! Prendre la magie des dieux et la mettre dans mon corps, pour me guérir…

— Je…

Liénor l’interrompit.

— Les chiens sorciers sont sensibles aux variations divines, Mîn, et leurs maîtres aussi. Un seul sort dans ces tunnels et la meute se jettera sur nous comme si nous avions hurlé.

Marikani ouvrit la bouche, regarda Liénor, puis se tut. Quelque chose passa entre les deux femmes : un échange de regards, lourd de signification. Arekh n’avait pas pensé que les chiens pouvaient être sensibles aux activités magiques, mais en effet : la chose paraissait logique.

Marikani en voulait-elle à sa suivante d’avoir dit la vérité ? D’avoir fait sentir à Mîn que quand le choix venait de sauver sa vie ou les leurs, ils préféraient le laisser agoniser plutôt que d’amplifier le risque ?

Marikani se retourna vers le blessé. Il y avait des larmes dans ses yeux quand elle essaya de faire lever l’adolescent.

— Tu n’es pas encore mort, Mîn, répéta-t-elle, les dents serrées. Tu es solide et courageux, tu n’as pas besoin de sort pour tenir. Allez !

Mîn s’accrocha à son bras et fit quelques pas avant de s’asseoir, le souffle court, sur un autre autel.

— Les têtes de lion ont peut-être une signification, dit Liénor.

Sa voix était froide et posée, tranchant avec l’émotion de sa maîtresse. Arekh et Marikani la regardèrent sans comprendre.

— Les lions ? répéta Arekh, se demandant un court instant si elle n’avait pas perdu l’esprit.

Ce serait parfait. Un agonisant et une folle avec eux dans les tunnels.

Liénor lui jeta un regard glacial, comme si elle avait lu dans ses pensées. Arekh se répéta, pour la centième fois du voyage, comme il haïssait le regard posé de ses pupilles bleues. La vieille légende avait peut-être un fond de signification. Du bleu dans les pupilles d’une femme libre ne pouvait que révéler le mal. Il préférait encore Marikani et ses réactions irraisonnées. Comment une femme aussi passionnée pouvait-elle s’être entichée d’une suivante aussi froide qu’un reptile ?

Passionnée. Étrange qu’il pense à Marikani en ces termes. Elle avait au contraire fait preuve d’un calme exemplaire dans des circonstances pour le moins difficiles. Mais un feu couvait sous la surface tandis que Liénor lui donnait l’impression d’être glacée.

— Oui, les lions, répéta celle-ci lentement, et par ce simple échange de paroles Arekh eut l’impression que beaucoup avait été dit.

Une haine mutuelle était déclarée, qui avait toujours été présente mais qui se révélait maintenant.

Marikani ne s’était aperçue de rien. Elle s’était approchée d’une des entrées de la grotte, cherchant les lions.

— Cinq passages entrent ici, dit Liénor en la rejoignant, ignorant Arekh comme s’il n’avait pas plus d’importance qu’une mouche. Mais quatre seulement ont une arche et l’expression du lion est différente sur chaque arche… Tu vois ?

— Les quatre points cardinaux, tu crois ? dit Marikani en se tournant pour comparer les expressions. Ce serait trop simple…

— Pourquoi trop simple ? Si des gens vivaient ici, tu ne crois pas qu’ils avaient besoin de s’orienter, eux aussi ? Les…

Les deux femmes se figèrent et Arekh bondit. Même Mîn leva la tête. Malgré l’épuisement et la douleur, il l’avait entendu, lui aussi.

Un aboiement.

Le Peuple turquoise
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